Élections américaines : faut-il avoir peur de Trump au regard de l’énergie et des changements climatiques ?
Une première réponse dans cet article ; apparemment, pas tant que ça …


En 2008, le parti républicain américain avait fait de l’extraction tous azimuts (le fameux «  Drill, baby, drill ») un des slogans de la campagne présidentielle d’alors. En 2016, Donald Trump aura poussé bien plus loin la revendication d’un recours décomplexé aux énergies fossiles, au déploiement des infrastructures de leur transport (notamment le projet Keystone XL acheminant le pétrole issu des sables bitumineux d’Alberta jusque dans le Golfe du Mexique), le tout sur un fond d’un climato-scepticisme qui, énoncé sans retenue, confine au climato-négationniste.

Mais, plutôt que de se référer aux propos d’estrade pour anticiper la politique du président-élu, sans doute est-il préférable de se reporter au site de campagne(1) où l’énergie est placée sous le sceau de « l’indépendance » (dans la rubrique « Making America Secure Again  »), Donald Trump promettant :

  • une révolution destinée à transformer les États-Unis en exportateur net d’énergie, tant pour le charbon, le pétrole que le gaz naturel, « leading to the creation of millions of new jobs » ;
  • une révision, en particulier, des « anti-coal regulations » mises en œuvre par l’Administration Obama ;
  • l’élimination des Climate Action Plan et Clean Power Plan, pour éviter d’accroître sensiblement la facture électrique des ménages (« without any measurable effect on Earth’s climate ») ;
  • De veiller, nonobstant, sur les ressources naturelles et l’environnement (« our clean air, clean water, and natural habitats »), dont la gestion sera confiée à de « true specialists in conservation », à la tête de l’Environnemental Protection Agency.

Plutôt que d’analyser la cohérence interne de ce programme (retour du charbon et qualité de l’air feront mauvais ménage…), tentons d’esquisser quelques observations sur la faisabilité des grands objectifs d’exploitation accrue des ressources fossiles.

Le recul du charbon dans le mix énergétique américain procède plus du développement du gaz de schiste que des efforts de l’Administration Obama.

Il importe, en tout premier lieu, de rappeler que le recul du charbon dans le mix énergétique américain (et tout particulièrement dans le mix électrique de 48,3% en 2008 à 33,2% en 2015) procède plus du développement du gaz de schiste que des efforts de l’Administration Obama. Le Clean Power Plan fédéral, censément entré en vigueur en 2015, a été suspendu début 2016 par la Cour Suprême (en attente de l’extinction des recours engagés par des compagnies charbonnières). Resterait donc à tabler sur la demande externe pour une relance massive du charbon… en gardant à l’esprit que la consommation chinoise baisse depuis 2014.

Les exportations de GNL sont notamment subordonnées à la réaction des autres producteurs de gaz, dont une Russie soucieuse de préserver ses parts de marché en Europe, de sorte que l’entente cordiale entre Donald Trump et Vladimir Poutine sera mise à l’épreuve du marché. Quant au pétrole, il n’est pas certain qu’une expansion de la production soit dans l’intérêt des entreprises nord-américaines, sur un marché où les prix ont été divisés par deux. Dans ce contexte, et alors que les producteurs locaux ont des coûts relativement élevés (plus qu’au Moyen-Orient ou en Russie), l’intérêt nord-américain n’est pas nécessairement d’exhumer un «  Drill, baby, drill » qui concourrait mécaniquement à tirer les prix vers le bas. Ce qui revient à dire que les États-Unis, comme l’OPEP et la Russie, n’échapperont pas à une réflexion concernant la rentabilisation de leurs ressources (et non pas leur seul volume de production). En outre, les États-Unis ont une profondeur de réserves plus réduite que les autres producteurs de premier rang (Russie, Arabie Saoudite) de sorte qu’il n’est pas nécessairement de leur intérêt de long terme de brader ces ressources aux niveaux de prix actuels (partis pour durer quelques temps).

Autrement dit, l’Administration Trump n’aura pas tous les degrés de liberté pour définir sa stratégie fossile, une forte expansion restant subordonnée à une demande internationale très dynamique, perspective assez peu plausible sous l’ère Trump… tout au moins durant son premier mandat (les émissions de CO2 connaissent un plateau depuis 2014 en dépit du contexte de prix bas pour le charbon, le pétrole et le gaz). Concernant la demande interne, le charbon ne trouverait des débouchés significatifs qu’au détriment d’un gaz naturel lui aussi produit localement. Il est donc incertain que les millions d’emplois promis émergent sous l’effet de ce volontarisme et une belle bataille s’annonce entre groupes d’intérêt charbonnier et gazier.

Le pouvoir de nuisance de l’Administration Trump est immense, la lutte contre le changement climatique se jouant contre la montre.

Sans compter que les industriels des renouvelables, les GAFA (et autre Tesla) en attente de déploiement de smart grids et de développement d’investissements dans les smart cities, ne constituent pas de groupes de pression dénués de moyens. En 2015, l’IRENA estimait que l’industrie des renouvelables américaine employait 750 000 personnes, dont près de 200 000 dans le solaire, à comparer aux 65 000 emplois dans les mines de charbon(2).

Si la préoccupation du président Trump est bien l’emploi, les perspectives des différentes filières énergétiques et leur soutenabilité devront être analysées, le renouveau du charbon étant sans doute contingent d’un investissement massif dans du « Clean Coal » à la rentabilité de long terme incertaine (a fortiori sans prix du CO2). Manière de dire que, à nouveau, l’Administration Trump se confrontera aux réalités économiques (ce qui est bien le moins pour un président « pro-business »), c’est-à-dire à l’appréciation du couple rentabilité-risque par des investisseurs qui évalueront la menace de « stranded assets »(3).

Malgré ces forces de rappel, le pouvoir de nuisance de l’Administration Trump est immense, la lutte contre le changement climatique se jouant contre la montre. La menace est moins de voir les États-Unis dénoncer l’Accord de Paris que de traîner les pieds à sa mise en œuvre (en ne contribuant pas aux 100 milliards de dollars annuels destinés à la transition énergétique ou l’adaptation des pays les plus pauvres), et plus encore à son extension (en gardant à distance toute idée de prix du carbone) et de laisser ainsi se déliter la logique coopérative.

Mais, dans ce domaine également, le pire n’est jamais sûr : l’enjeu pour un pays qui vise au leadership dans les industries d’avenir (et non pas seulement du passé) est de gagner en compétitivité dans des technologies bas carbone où la concurrence des Européens, et plus encore des Chinois, sera vive. Ces derniers sont à l’origine du tiers des investissements dans les renouvelables en 2015 (300 milliards de dollars au niveau mondial, la part de la Chine étant 2,5 fois supérieure à celle des États-Unis) et seront aussi agressifs (schématiquement) sur les batteries qu’ils l’ont été dans le photovoltaïque.

Le reste du monde avancerait moins efficacement dans la transition énergétique bas carbone sans coopération avec l’Amérique ; mais cette dernière peinerait à faire des profits massifs et à créer des emplois par millions dans une tentative de transition fossile à rebours, à l’encontre du reste du monde.

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