Donner des pistes et des leviers aux décideurs et investisseurs pour la mise en œuvre de la grande bifurcation que devrait être la transition « carbone », voilà l’ambitieux projet révélé par The Shift Project, think tank créé en 2010 par Jean-Marc Jancovici « pour favoriser la transition vers une économie libérée des énergies fossiles ». A travers l’étude présentée le 16 avril à Paris et conduite par Hélène Le Téno, manager à Carbone 4, c’est un mode d’emploi exhaustif de la transition « carbone » qui est proposé aux décideurs. Cette transition « consiste à sortir d’un système économique « linéaire » intense en ressources non renouvelables de plus en plus contraintes en prix et surtout en volumes et générateur d’externalités négatives ». La transition est « indispensable« , en raison d’une série de cas de force majeure : « pour éviter de heurter trop violemment certaines limites de ressources. Donc pour préserver un fonctionnement correct de notre société : socialement stable, économiquement viable. Pour éviter de créer des dommages liés aux changements climatiques trop importants auxquels un système économique exsangue n’aurait plus les moyens de remédier. Pour construire un projet de société positif. »

Allègement de la facture énergétique

La création d’emplois « productifs » pérennes en est l’un des principaux enjeux, ainsi que la réduction du déficit de la balance commerciale à la fois sur le poste énergie mais également sur les imports et exports de biens et de services. La facture énergétique de la France, rappelle l’étude, pèse environ 70% du déficit de la balance commerciale. Quant aux émissions de gaz à effet de serre liées à la consommation des ménages français, elles ont augmenté de 10% sur 20 ans, tandis que la hausse du prix de l’énergie fragilise les revenus des ménages déjà paupérisés par la crise économique. Le tout sur fond de pic du pétrole conventionnel, de hausse du prix du baril, d’inélasticité des volumes pétroliers produits malgré cette hausse des coûts, et de risques de ruptures d’approvisionnement.

Dans ces conditions de contrainte, il s’agit d’anticiper. Et anticiper égale transitionner : « La transition correspond à une évolution très forte du système productif existant, ce qui n’est pas sans impact sur la nature et la localisation des emplois existants, sur les biens et services disponibles, sur l’aménagement du territoire. Travailler sur la transition est donc potentiellement l’affaire de tous : entreprises, citoyens, puissance publique« . L’étude souligne la nécessité de faire place à l’expérimentation, à travers des projets pilotes, des territoires en transition, des démonstrateurs, de nouvelles formes degouvernance, de nouvelles formes juridiques coopératives, de choix technologiques ou de métrique et indicateurs de suivi de la transition.

Signaux faibles et annonciateurs

Cette évolution s’amorce alors que, selon plusieurs études d’opinion, « il semble qu’il y ait un « ventre mou » assez large qui a une vision positive de l’écologie, mais que leurs connaissances ou croyances dans le domaine ne suffisent pas du tout à ce stade à infléchir une large gamme de leurs comportements ». L’étude note qu’il peut y avoir « un écart très fort entre les croyances et les comportements des individus ». La question des capacités financières doit également être prise en considération : « La transition ne portera ses fruits que si elle est accessible au plus grand nombre de Français et si elle permet de réduire ou à tout le moins de maîtriser la hausse de certaines dépenses basiques ». En positif, des signaux faibles d’implication citoyenne, de créativité sociale et de comportements collaboratifs sont relevés ici et là. Des nouveaux modes de comportements émergent, à travers les achats locaux, lesressourceries, les monnaies locales et les stratégies de débrouille.

L’étude propose un éventail d’actions de la transition à partir de trois domaines cruciaux : la nourriture, le logement, les déplacements. Seize d’entre elles sont chiffrées, en termes de créations d’emplois, d’impact d’émission de gaz à effet de serre et d’énergie évitée, d’impact sur la facture énergétique annuelle de la France et sur la balance commerciale. Par exemple, augmenter fortement la production de légumineuses permettrait, en une dizaine d’années, de réduire de quelque 227 millions d’euros le déficit de la balance commerciale. Créer des lieux de transition dans des villes moyennes induirait 13.600 emplois. L’ensemble des 16 actions engendrerait 250.000 emplois pérennes dans les territoires.

Flécher massivement les financements

Ce projet de « cartographie de la transition carbone« , soutenu par la Caisse des dépôts et consignations, intervient dans le contexte de la mise en place de la Banque publique d’investissements, qui devrait financer la transition écologique. « Rappelons que seul un circuit financier public peut à la fois être fortement impliqué et moteur dans un projet d’intérêt général et proposer des financements à bas coût », souligne la note d’intention présentant l’initiative.

Il s’agit de « flécher massivement » les investissements vers la transition, à travers trois principaux leviers : l’épargne des Français, source majeure de financement possible de la transition, les fonds publics et la création de monnaies, y compris complémentaires et locales. Dans un chapitre documenté, l’étude détaille des exemples d’outils financiers innovants permettant d’affecter l’épargne des ménages au financement de la transition : livrets, fonds communs de placement à fiscalité aidée, finance participative (crowdfunding), sociétés en commandites par actions (SCA) telles que la foncière Terre de Liens, qui favorise l’installation de paysans en agriculture biologique, et Energie Partagée, dont l’objectif est de créer un fonds « citoyen » de 3 millions d’euros pour développer des projets locaux d’énergies renouvelables.

 

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